Témoignage d’une des enterrées de la ZAD du Testet

Témoignage d’une des enterrées de la ZAD du Testet

En tant qu’étudiante d’origine colombienne, défendre avec corps et âme la dernière zone humide d’un département de France ne faisait pas partie de mon programme pour fêter mon anniversaire cette année. Pourtant, le matin du lundi 8 septembre, j’y étais. Cela fait des années que les habitants de la zone aux alentours de la forêt de Sivens dans le Tarn (à 30 km d’Albi) s’opposent à ce projet de barrage qu’implique le déboisement et donc la mort de 19 hectares d’une forêt et d’une zone humide où cohabitent environ 100 espèces protégées.
Mais au-delà de ça, il ne s’agit pas seulement de comprendre l’importance que cet écosystème représente pour la région et pour la planète entière mais de constater qu’une fois de plus il s’agit d’une lutte inégale et injuste entre, d’un côté des gens du commun qui subissent et de l’autre, des décideurs politiques et économiques tout puissants qui en tirent le profit.
La semaine dernière les vidéos et les photos ont commencé à pleuvoir et les alarmes à retentir: sur les images on pouvait voir des soldats en tenue de robocop, des gendarmes, en train de s’attaquer frontalement à l’abri que les résistant-es qui campaient sur la ZAD du Testet avaient monté comme refuge. C’était à coup de matraque et de lacrymo qu’on avait décidé de répondre à la demande légitime d’un groupe d’habitant-es qui vont subir les conséquences de ce projet disproportionné, dévastateur et qui coûte très cher (8,5 millions d’euros!), qui ne va signifier une aubaine que pour le groupe économique qui l’exécute et le petit nombre d’exploitants dédié à la culture intensive de maïs qui en bénéficieront.
Bien qu’une audience soit prévue au tribunal à la fin du mois, le déboisement a démarré le 1er septembre en toute illégalité, et les gendarmes censés protéger les citoyen-nes, emploient toute leur force et leurs moyens pour les empêcher de s’y opposer.
Consterné-es par ces images, tout comme moi, de nombreux indigné-es ont rejoint la résistance et plus d’un millier de personnes venues de toute la région et au-delà se sont retrouvées dimanche après-midi pour pique-niquer dans la forêt, sur les bords du Tescou, la petite rivière qu’on voudrait transformer en trou béant.
Le lundi matin, les tracteurs, les voitures, les bœufs et environ 400 personnes étaient là, déployées un peu partout pour bloquer les accès. Je me suis retrouvée en première ligne avec près de 100 personnes y compris le porte parole du collectif du Testet. Cinq collègues se sont enterré-es jusqu’aux épaules sur un chemin et on les a entouré-es pour les protéger, assis par terre.
On avait réussi, les engins de destruction ne passeraient pas leur rouleaux compresseurs sur la forêt, au moins pour ce jour. Les gendarmes qui avançaient sur nous n’ont eu d’autre possibilité que de poser casques et boucliers et rester debout, bras ballants face à nous.
Les heures passaient et entre temps le porte parole du Collectif passait son temps au téléphone, un coup avec le cabinet de la ministre puis avec le vice-président de la région. « La négociation avance bien, ils n’ont pas d’autre choix que repartir » entendait-on dire sur le barrage, trop vite, a-t-on compris un peu plus tard.
Vers 13h30 les collègues enterré-es commençaient à sentir la fatigue et l’effet de la pression des cailloux sur les membres et une relève s’est organisée. J’ai fait partie du 2ème groupe de résistant-es qui nous sommes planté-es comme des arbres au milieu du chemin.
La situation se prolongeait dans un calme tendu car bien que les bûcherons avaient rebroussé chemin, les gendarmes eux, restaient sur leur position et la menace du délogement et de l’entrée des machines restait latente. La pluie tombait et la cinquantaine de manifestant-es qui nous entouraient ont dû se réfugier sur les deux côtés du chemin laissant les gendarmes à seulement quelques cinq mètres devant.
Soudain, vers 16h00, alors que les médias étaient repartis, une voix rauque a surgie à travers un mégaphone, le tracteur qui dormait sur place s’est réveillé, des boucliers et des matraques se sont agités devant mes yeux, la charge s’est déclenchée et comme dans un cauchemar, les gaz lacrymogènes, les cris déchirés, le désespoir, les coups, la peur, la pluie, les troncs et les cailloux qui me recouvraient ont cédé au piétinement incontrôlé… J’ai perdu connaissance quand une masse est venue s’écraser sur mon visage mais dans ma tête les cris des camarades résonnaient comme des prières, comme des appels à la raison.
Je crois m’être réveillée quand j’ai senti mes jambes se briser sous un tronc d’arbre par la force des bras bleus qui me tiraillaient par derrière mes épaules et qui cherchaient à m’extirper du trou. La douleur à ma jambe droite était telle et le gaz qui pénétraient dans mes narines tellement puissant que je me suis à nouveau évanouie accablée par la certitude qu’il ne s’agissait pas d’un cauchemar mais que ces pauvres types, qui nous répétaient pendant la semaine être là pour nous protéger, avaient obéi aveuglement à des ordres insensées, ils l’avaient fait, ils avaient chargé sans le moindre souci pour nos vies ni pour notre intégrité physique.
Transportée à l’hôpital par les pompiers, après être sortie du choc, je m’en suis tirée avec une entorse à la cheville alors que les autres sur place continuaient de s’affrontaient dignement contre cette armée de brutes et se faisaient gazer et tabasser sans compassion. Les machines sont alors rentrées dans le Testet et le travail de destruction ce lundi a duré deux petites heures. La blessure qu’ils ont encore creusée à cette magnifique forêt s’est accentuée et restera ouverte tant qu’ils n’arrêteront leur entreprise absurde et démesurée.
Je suis rentrée chez moi dans la Drôme mardi matin et pour compléter le tableau, comble du désespoir, les officiers de police du commissariat de Valence ont jugé que ma plainte était irrecevable. Après m’avoir fait savoir que je n’avais « rien à foutre dans ce merdier », et que les violences que j’avais subies de la part de leurs « frères d’armes » n’avaient pas été volontaires, ils n’ont accepté de me faire qu’une main courante. Ne pas pouvoir porter plainte, n’est-ce pas encore une fois la preuve que les puissants font tout ce qu’ils peuvent pour nous empêcher nous, le petit peuple, de faire valoir nos droits?
J’en suis consternée, moi qui ai quitté un énorme et merveilleux pays comme la Colombie car ses autorités sont jugées pour des crimes contre l’humanité et autres violations systématiques des droits humains, je me retrouve à être la victime d’un système français en franc désaccord avec ce qu’il prétend représenter et qui tourne de plus en plus le dos à ses citoyennes et citoyens.
Il en faudra plus que une bousculade et une cheville foulée pour que je recule face à cette injustice. Je continuerai à me battre aux côtés de mes sœurs et mes frères qui risquent fort pour le fait simple et naturel de vouloir protéger une forêt et pour décider consciemment et de manière informée d’une forme de vie digne dans un monde non bétonné, plus solidaire et moins artificiel. Ce n’est pas une question d’arbres et de rivières, c’est une forme de vie humaine, digne et réfléchie qui est en jeu au Testet.
Camille Erazo

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8 réflexions au sujet de « Témoignage d’une des enterrées de la ZAD du Testet »

  1. Respect à toi, fille de la Terre !
    Sois la bienvenue dans la lutte pour la Vie chez nous, car contrairement à ce que disent ces crapules « endimanchées » (et leurs larbins) qui crient à « l’étranger qui se mêle de ce qui ne le regarde pas », la terre n’a n’y frontière ni nationalité.
    Nous lui appartenons tous et lui devons le respect pour ce qu’elle nous donne généreusement.

  2. Un énorme respect, voilà ce que j’éprouve en découvrant ce témoignage.
    Je me souviens bien de ce lundi 08 sept, j’ étais sur les autres barrages, grace à une voiture de Fr3 région et son caméraman journaliste qui m’avait autorisé à monter avec lui.
    Pendant les 2 heures passées avec lui, je l ‘ai observé prendre pas mal d’images et parler avec les flics…
    Au delà des armes utilisées par les GM, l’ utilisation de certains médias locaux est à vOmir quand on voit le reportage qu’ils diffusent sur les chaines nationales, témoignage très éloigné de la réalité du terrain..
    Par ailleurs, je fréquente la forêt de Sivens depuis 12 ans, j’y vais courir souvent, mes filles ont passé de merveilleux moments dans ce lieu.
    J’y ai croisé pas mal d’animaux, sangliers, chevreuils, etc..il y a de la vie à Sivens.
    Il y a de la vie et en ce moment des fachOs qui se croient tout permis.
    Ce projet de barrage, comme l’a s’y bien dit Camille, c’est un projet contre la dignité humaine, animale et végétale.
    Indignez vous, montrez vous et repoussons notre ignorance et notre individualisme.

  3. Sachez que les flics n’ont pas le droit de refuser de prendre une plainte! Ils en ont le devoir, c’est à la justice de dire si elle est recevable ou non, pas au flic de service.
    Mais je sais bien que le droit n’est plus de ce monde!!!!

  4. Salut à toi ma sœur de lutte, je suis la « mamie aux chiens » qui était avec toi dans la « fosse » à ce moment…si tu as besoin d’un témoignage pour une plainte, je serai là aussi…quand nous avons vu qu’ils essayaient de t’extirper, nous avons protesté, nous leur avons dit que c’était dangereux pour toi, qu’il y avait un tronc d’arbres qui nous bloquait…en vain. J’espère que tu auras mon message. Amitiés, Diane.

  5. Merci Camille pour ce témoignage inspirant et ton attitude exemplaire. Le (très) peu que je peux faire en ce moment est de relayer ton texte.
    Courage !

  6. MERCI CAMILLE POUR TON COURAGE ET TON TEMOIGNAGE QUI ME REND HUMBLE AVEC LE PEU QUE JE FAIS. JE SOUTIENS LE TESTET , zadistes et collectifs.
    J’ouvre les yeux avec effroi et écoeurement sur mon département, mon pays que je croyais être un état de droit, une démocratie……mais ce que je vois comme violences policières et déni de liberté me révolte. Courage à tous
    joelle de saurs (lisle sur tarn).

  7. Comment ça ils refusent ta plainte? Le pouvoir judiciaire n’est il pas sensé être libre et indépendant de l’executif? Ne te laisse pas faire. Va au bout de tes démarches et tiens nous informés.

    Merci à toi d’avoir fait tout ça, merci pour la nature, pour la forêt, et pour les espèces qui y sont hébergées. Merci pour ce précieux témoignage. Un jour ils le payeront, et ce jour n’est pas si loin.

    Le 13 septembre c’est la journée de Jaures, lisle sur Tarn organise un banquet en son honneur, n’y allons pas, ou alors pour vomir.

  8. Salut soeur de combat ! Antoinette te passe le bonjour et espère te revoir !
    J’espère que tu vas mieux.
    Je souhaite que tu aies pu porter plainte directement en écrivant au Proc de la Rep en LRAR (lettre recommandée avec accusé de réception). C’est important de faire cette démarche, il faut qu’ils croulent sous les témoignages de leurs violences, il faut le faire pour toi et pour nous tous ! Dénonçons cet état fasciste ! Gracias

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